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Lisez Plon est un petit magazine d'annonce des parutions de la librairie Plon.

Dans ce numéro de Juillet-Aout 1951, cet article alimentait la controverse autour de l'auteur des Jeunes Filles, sur l'usage des lettres de ses admiratrices et amies dans son roman d'avant guerre et qui remettait le couvert avec sa nouvelle pièce.

Un piquant dialogue:
MONTHERLANT-SANDELION

Henry de Montherlant et Jeanne Sandelion - dont l'ouvrage Montherlant et les femmes vient d'être couronné par l'Académie française- ont donné récemment à Radio-Suisse... un entretien que Mme Marianne Monestier avait présenté ainsi:

Madame monestier. - J'ai devant moi Henry de Montherlant qui vient de faire représenter au théatre de la Madeleine Celles qu'on prend dans ses bras et Jeanne Sandelion qui vient de publier chez Plon un livre intitulé Montherlant et les femmes. Certains se rappellent, et Jeanne Sandelion nous le rappelle aussi, que la presse, quand parut le roman de Montherlant, les Jeunes Filles, prétendit que Jeanne Sandelion était le modèle de la célèbre Andrée Hacquebaut. Ceci va donner un intérêt particulier à l'entretien qu'ils vont avoir pour nos auditeurs.

Montherlant.-Vous êtes en effet devant moi, ma chère Jeanne Sandelion, et il me semble que cela seul suffirait à détruire la légende qui veut que vous soyez le modèle d'Andrée Hacquebaut. Car aucune femme, je pense, ne supporterait d'entretenir des relations cordiales avec l'écrivain qui l'aurait peinte comme j'ai peint Andrée Hacquebaut. Il y eut en réalité, je l'ai toujours dit, quatre modèles à ce personnage. Je vous ai pris quelques phrases, et n'en fais pas mystère puisque, dans une des lettres de moi reproduites dans votre livre, je vous annonce que j'utiliserai telle phrase de vous. Mais de là à ce que vous soyez mon modèle!...

Jeanne Sandelion.- Je n'ai jamais supposé en effet que ce soit moi que vous ayez voulu peindre dans Andrée Hacquebaut puisque, entre autres différences avec votre héroïne, je pense n'être ni absolument laide, ni malpropre! Et ce n'est pas moi qui me serais reconnue dans Andrée. Si la rumeur publique a prétendu m'y reconnaître, c'est sans doute parce que j'étais la seule de vos amies qui fût connue du public puisque j'avais publié des articles, des poèmes, en particulier très souvent dans les Nouvelles littéraires, journal très lu, et enfin deux romans, dont vous aviez préfacé le premier. Et c'est, je crois, le deuxième de ces romans et un autre, inédit, mais qui avait erré chez un ou deux éditeurs, qui furent à l'origine de la rumeur; on a dû en effet accrocher sur ces phrases dont vous parlez, surtout sur certaines que, précisément, j'avais utilisées moi-même! Ça été, si j'ose dire, un peu l'histoire de l'os de Cuvier; on en a recréé un mastodonte!

M.- Je suppose que nos auditeurs voudraient savoir ce que je pense de votre livre. Un auteur ne peut être que satisfait, en fin de compte, quelles que soient mes réserves, de voir un sujet qui le concerne ainsi traité de fond en comble. Jacques de Laprade vient de le faire pour mon théâtre, dans son volume de la Jeune Parque. Vous vous l'avez fait pour les héroïnes féminines de mes ouvrages...

J.S.- Et non seulement pour vos héroïnes mais pour les principaux sentiments qui peuvent rapprocher les hommes des femmes: amitié, amour, etc. J'ai précisé aussi votre attitude devant le génie féminin.

M.- Vous me reprochez d'avoir écrit, avec les jeunes filles, non un livre objectif, mais un livre passionné. Vous aussi, vous avez écrit un livre passionné... Par exemple, votre pli de vous solidariser toujours avec votre sexe...

J.S.- Je me suis en effet solidarisée avec mon sexe par souci de justice, parce que je trouve que les Jeunes Filles - je l'ai dit et redit dans mon livre - est un ouvrage injuste, accablant, exagéré, et je suis toujours avec les vaincus et les accablés! (C'est aussi pourquoi je défends si vigoureusement Andrée en même temps que je défends en elle les femmes intelligentes.) Je défendrais aussi bien les hommes si vous en disiez des choses injustes - et d'ailleurs je le fais, je proteste quand vous dites qu'ils ne s'intéressent pas à la femme une fois que leurs sens sont satisfaits, ce qui est faux pour beaucoup d'entre eux. J'exalte ceux qui ont une conception de l'amour plus humaine que la vôtre, plus nuancée, plus civilisée, plus complète, plus honorable pour la femme.

M.- Parlons en, de l'intérêt que l'homme porte à la femme, et de la compréhension qu'il a d'elle! Il y a bien longtemps que je répète dans mes livres - vous avez eu l'honnêteté de le reconnaître dans votre ouvrage sur moi - que l'homme, en France, ne s'intéresse pas profondément à la femme. Il méprise la littérature féminine, la poésie féminine, la vie de la femme dans ce qu'elle a de spécifiquement féminin. Voyez, par exemple, ce personnage d'Andrée Hacquebaut...

J.S. - Oui, vous avez eu beau dire et redire que son pathétique vous paraissait grandiose, la critique et le public n'ont voulu voir en elle qu'un personnage ridicule et déplaisant...

M. - Et de même aujourd'hui avec Mlle Andriot, de Celles qu'on prend dans ses bras. Il semble que peu de personnes sentent le pathétique, et la noblesse du pathétique, que j'ai voulu mettre en elle. Son drame n'intéresse pas. On ne voit que son aspect comique, qui existe sans doute, mais qui n'est qu'une partie d'elle. Mais sent-on davantage le pathétique de l'autre héros de cette pièce, l'homme de cinquante-huit ans amoureux d'un tendron? On dirait que le fait d'être amoureux est en soi, pour les Parisiens, quelque chose de ridicule. Et il y a des moments où, à lire les critiques qui ont écrit sur cette pièce, je serais presque sur le point d'être honteux d'avoir été assez amoureux moi-même pour créer les paroles que je prête à Ravier... N'est-ce pas étrange?

J.S. - Je vous crois parfaitement capable d'être amoureux, et dans Celles qu'on prend dans ses bras je reconnais qu'on entend chez un de vos héros masculins, sinon pour la première fois - car il y a cette Rose de Sable dont nous avons pu lire quelques pages en édition de luxe - du moins pour la seconde, le langage de la passion authentique. Mais je ne vous crois pas capable de créer un amour véritable, de vous donner entièrement dans cet amour, d'aimer une femme unique, irremplaçable. Vous n'aimez que des femmes interchangeables, car vous n'aimez que leur apparence, non leur essence.

M. - J'avoue que, chaque fois que je me suis trouvé au côté de l'être que j'aimais le plus, je ne pouvais m'empêcher de songer à tous ceux que sa présence me faisait perdre.

J.S. - Votre façon d'aimer, c'est l'autobus. Vous attendez toujours plus ou moins qu'une des voyageuses descende, pour qu'il puisse en monter une nouvelle. Moi, je préfère être seule avec un seul être élu et choisi entre mille, "entre mille milliers de mille," comme dit Vigny, dans un taxi - bien clos et bien capitonné. Je n'aime pas les transports en commun.

M. - L'autobus et le taxi: fable de la Fontaine! Restons donc, vous dans votre taxi, moi dans mon autobus. Il y a de la place pour tous les goûts en ce monde: cette conclusion, sous son apparence simpliste, est importante, et même essentielle.

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