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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 17:51

f jourdainAvec ce titre manuscrit    quelques feuilles des "souvenirs de Mariette Lydis":

Petites aventures parisiennes sans conséquence

 

FRANTZ-JOURDAIN (*1)

 

J'habitais à ce moment-là San Domenico, la belle colline près de Florence. Je travaillais beaucoup. Je vivais avec ma mère une vie très retirée dans la merveilleuse villa Ruspoli. Souvent, vers le soir, nous jouions ensemble piano et harmonium, dans la grande salle du rez-de-chaussée. Je n'avais fait qu'une seule exposition à Milan, à la Bottega di poesia, dirigée à ce moment par Emanuele Castelbarco.

 

Je savais qu'il fallait que je vive à Paris, que je connaisse l'atmosphère de cette ville unique, mais il m'était difficile de m'arracher à l'Italie. Donc, je me décidai un jour à aller vivre à Paris, non sans regret, pour voir des gens et prendre contact.(*2) Une de mes premières visites fut pour Maître F.J., un très vieux monsieur, distingué, vêtu de noir, avec des yeux décolorés, barbe et moustaches blanches, bottines pointues à tige claire (qui, déjà à ce moment, en 24 ou 25(*3), ne se portaient plus), les pieds déformés, les mains centenaires. Il me reçut dans une maison cossue et archi-pleine de bibelots, le tout d'un style très répandu en France, lampes à abat-jour de mousseline  et meubles recouverts de velours rouge. Maître Fr. J. était très aimable, très vieille France. Il manifestait beaucoup d'intérêt pour mon travail, tant d'intérêt même qu'il m'invita à exposer au Salon d'Automne, dont il était le président.

 

-Combien voulez-vous que j'envoie de tableaux ?", demandai-je, ignorant les usages des salons de peinture.

-Autant que vous voudrez, autant que vous pourrez."

J'insistai pour savoir un nombre approximatif.

-Quinze ou vingt", me dit-il.

 

De retour à San Domenico, je reçus plusieurs lettres d'une écriture minuscule et fine-fine, complètement illisible, et je me mis au travail pour pouvoir envoyer les quinze ou vingt tableaux, dessins et eaux-fortes. La date arrivée, je repars pour Paris, mes tableaux avaient été expédiés à l'avance, ils devaient être là depuis longtemps.

 

Une de mes premières préoccupations fut d'aller au secrétariat du Salon d'Automne.

-Alors c'est vous, Mariette Lydis! En voilà une affaire sans précédent! A quel titre avez-vous quinze tableaux accrochés?", me dit sur un ton désagréable un monsieur inconnu.

-J'ai envoyé ce que le Président de ce salon m'a demandé."

 

Ma réponse ne l'empêcha pas de continuer sur le même ton. En entrant dans les salles, je vis réellement avec surprise et consternation que tous les autres peintres avaient, par roulement, deux ou quatre oeuvres accrochées.

Je contemple avec embarras une demi-salle pleine de mes dessins et eaux-fortes. Je n'en reviens pas.

 

Entre-temps, je me suis installée à Paris avec ma mère où j'essaye de m'acclimater. J'aime Paris, que je connais déjà car j'y suis venue bien des fois, mais je souffre d'avoir quitté la belle maison sur la colline.

Maître F.J., très paternel, s'occupe de moi, me téléphone fréquemment, m'écrit beaucoup de lettres de son écriture minuscule et illisible, il s'enquiert de mon travail, me conseille, pour enfin glisser un mot une phrase, de plus en plus personnels et tendres, jusqu'à ce qu'un jour il me demande si je veux dîner avec lui.

- Mais oui, très volontiers."

- Où voulez-vous dîner?"

-Où vous voudrez, ça m'est égal."

-Voulez-vous que nous dînions au Café de Paris?

-Oui, on y mange bien."

-Je viendrai vous prendre à huit heures."

 

  Je mets une robe de dîner en faille blanche et une grande cape de fourrure et nous roulons à travers Paris nocturne et brillant d'une pluie de novembre. La voiture s'arrête.

 

O surprise, je ne reconnais ni la rue, ni la façade. Mais une minute plus tard, je m'aperçois que c'est l'entrée des salons particuliers. Et voici que je passe à travers une haie de garçons alignés. Derrière moi, le très vieux monsieur. Une porte discrète s'ouvre, un maître d'hôtel enlève ma cape, nous apporte des cocktails.

Je suis très gênée.

 

Que faire avec un monsieur d'un âge si respectable que le moindre geste, comme par exemple celui de le repousser, risquerait de le faire tomber en poussière? Car bientôt l'occasion se présente de lui indiquer avec tact que je ne suis disposée à aucune manifestation qui nécessiterait un cabinet particulier. La situation devient très désagréable. Heureusement que le service interrompt de temps à autre les manoeuvres offensives. Mais, après le café, je m'excuse, en prétextant un violent mal de tête.

 

Par la suite, les lettres se font rares et, bientôt, cessent entièrement.

Quelques semaines plus tard, je suis élue sociétaire du Salon d'Automne.

Une dernière fois arrive une lettre avec cette écriture minuscule et illisible. Maître F.J. me félicite de mon élection et suppose que, si cet évènement était arrivé plus tôt, mon attitude envers lui aurait été différente.

 

Au Salon d'Automne suivant, j'envoie un grand tableau, auquel je tiens beaucoup, et un autre plus petit.

 

Le jour du vernissage, je cherche mes tableaux: ils sont introuvables. Je m'adresse à un employé qui m'indique l'endroit où ils sont accrochés: en dehors des salles d'exposition, dans un couloir sombre. Je rage, je suis hors de moi, je fais valoir mes droits: on me répond que seul le Président pourrait arranger l'affaire.

 

Le Président...

 

Moi, je n'irais jamais le trouver, mais Giuseppe, à ce moment pas encore mon mari, y va à ma place. Il est reçu, il explique la situation. Il trouve un monsieur très droit, très digne, presqu'hostile, qui lui dit:

-Je suis désolé, monsieur, de ne pas pouvoir vous être agréable; je n'ai pas la possibilité d'influencer les décisions de la Société."

 

Des amis et moi, nous avions décidé de retourner au Salon le lendemain, d'emporter le contenu de mes deux cadres et donner ainsi publicité à cette vilaine affaire.

 

Mais, le lendemain, mes deux tableaux étaient accrochés dans la salle.

 

*1/  Frantz-Jourdain 1847-1935 Architecte, écrivain, critique, fondateur du Salon d'Automne.

 *2/ L'exposition de la Bottega fut un succès pour Mariette Lydis, elle y fit la connaissance de Massimo Bontempelli avec lequel elle vécue une aventure passionnée. Elle s'installa alors à San Domenico de Fiesole pendant environ un an. Lors d'un voyage à Paris en 1925 Bontempelli lui présenta ses amis: Nino Frank, André Salmon, etc.

*3/ Probablement l'affaire se situe en 1925, première présence en novembre de ML au Salon d'Automne, en 1927 la correspondance mentionne un voyage en voiture avec un Italien, le comte Giuseppe Govone. Elle expose à la galerie Girard (le père de Danièle Delorme) du 10 au 26 Juin 1926 son catalogue est préfacé par Frantz Jourdain. link

Le Président devait avoir 78 ans, Mariette née en 1887, 38 ans.

 

 

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Published by worlddream - dans Mariette Lydis
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